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Numéro  2 Simona JISA - « Jean Rouaud : Rose Rose ou la double vie »

   

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                              Jean Rouaud : Rose Rose ou la double vie

 

L’écrivain français Jean Rouaud s’est essayé également au genre théâtral. Il a en fait débuté en 1997 par Les très riches heures où il pratique une forme hybride de théâtre autobiographique, y racontant sa rencontre avec sa femme. Il « récidive » en 2006 lorsqu’il publie aux Editions des Impressions Nouvelles de Belgique trois pièces sont courtes, La Fuite en Chine (qui compte une cinquantaine de pages et donne le titre du recueil), Rose Rose (20 pages) et Prise de tête (seulement 16).

La pièce Rose Rose se situe dans la continuation de la Fuite en Chine, par le nom de la femme (Rose), qui y apparaissait aussi, et précède la thématique de la troisième pièce, Prise de tête par le fait que ce personnage a lui aussi des problèmes d’identité.

Par rapport à la distribution de La Fuite en Chine, il s’agit d’une femme et de deux hommes : le sergent Cicéron et l’inspecteur Ciboulot. Cette relation vite triangulaire n’aura pourtant aucune connotation sexuelle. Nous descendons également du piédestal des arts, car la scène se passe dans un commissariat de police. Rose souffre d’une perte de mémoire et les policiers, surtout l’inspecteur Ciboulot, l’aident à se redécouvrir, à découvrir ses passions et sa joie de vivre, bien que les questions sur son identité concrète restent en suspension.

Ce couple des gens de la police « joue » pourtant le rôle du « bon » policier et du « mauvais » policier, une dualité qui apparaissait aussi comme technique dans la pièce antérieure. Ainsi le sergent Cicéron, malgré la résonance de son nom, est le policier le plus sévère, celui du sens concret des mots ; souvent il est incapable de lire au-delà des mots, de voir leurs connotations, car la psychologie n’est pas son fort.

La capacité de complétion « modale » et « amodale »[1] existe dans le cas de l’inspecteur Ciboulot, qui peut reconstituer un énoncé, un objet, un événement, même s’il ne possède que quelques morceaux. C’est un être « métonymique », capable de voir le tout dans la partie, de reconstituer l’entier selon une partie (en fin de compte le travail du paléontologue, à même de reconstituer l’animal à partir de quelques os, dont parlait Jean Rouaud dans ses réflexions sur la Préhistoire, n’est pas étranger à cette manière d’envisager les choses…). Il a aussi une forte capacité empathique.

Si, dans la pièce qui suit, Holopherne perd sa tête « d’enfant » et demande l’aide par l’intermédiaire d’un poste de radio, la jeune fille de Rose Rose vient faire une déclaration de perte à la police. Elle se bloque dès le début, car elle a perdu son identité, devenant amnésique sans que les spectateurs en connaissent la cause. Le sergent Cicéron a du mal à l’encadrer dans une catégorie d’objets « perdus », et ses mésententes déshumanisent la jeune fille, sauvée toujours par l’inspecteur Ciboulot, capable de décoder le sens qui se cache derrière le peu de mots qu’elle prononce. La perte identitaire a des conséquences aussi au niveau du langage, elle a du mal à enchaîner les mots et à expliquer sa situation, ce qui énerve le sergent, habitué à traiter les pertes d’objets et non d’identité. Le sergent incarne l’ordre, la structure fixe et figé, incapable de flexibilité de d’adaptation en fonction de la situation et de la personne. Il traite les gens de la même manière, niant ainsi les particularités de chaque personne, l’être « unique » (comme dira l’inspecteur à la fin) qu’elle représente.

Le sergent Cicéron utilise un langage souvent impoli et offenseur, qui risque plusieurs fois de démoraliser la jeune fille, prête à renoncer à toute « recherche de soi ». Il manifeste un air de supériorité dès le début, renforçant ainsi la position de domination :

« Le sergent : Ce qui se perd surtout c’est la politesse. Bonjour, tout d’abord. 

La jeune fille : Bonjour.

Le sergent : Ça fait pourtant partie des choses qu’on n’oublie pas. Donc, nous disions ? Ou plutôt vous disiez ? »[2]

On dirait un professeur qui fait la morale et se sent observateur rigoureux de toutes les règles de conduite dans la vie. Il ignore l’état de confusion et les problèmes graves qui affectent la jeune fille.

            Le sergent ne comprend pas la situation de la jeune fille qui pourtant lui livre son problème très vite : « Je ne me souviens plus… »[3]. Il prend la phrase en rapport avec les phrases antérieures, il ne la détache pas du contexte immédiat. Il agit comme une marionnette du système, essayant de prouver son efficacité : « Voyons, bordereau 136 astérisque B12, pertes en tous genres. Voilà. Asseyez-vous, je vous en prie. (Il glisse la feuille dans la machine à écrire.) Nom prénom adresse, date de naissance, qualité. Silence. Comme mon nom, mon âge et ce que je fais, je le connais, j’en déduis fort logiquement que c’est à vous de répondre. »[4] Mais il ne fait qu’introduire un être humain dans le « lit de Procuste » et ne se rend pas compte que le silence de l’autre a un sens, justement le fait qu’elle ne se sait pas qui elle est.

            Le « système » se heurte à l’homme aussi lorsque le sergent se montre comme un instrument de ce système : « Non ? Pas de nom ? Chère mademoiselle, vous voyez cette pile de dossiers ? Autant de plaintes, autant de vies bousculées, autant de cas à résoudre, autant de personnes qui attendent de nous que nous trouvions une solution à leur problème. Alors je vous demanderai à l’avenir de vous montrer un plus coopérante. Et quand je dis l’avenir, ce n’est pas pour demains, bien sûr. L’avenir, c’est dans la minute qui vient. Votre nom, s’il vous plaît ? »[5] C’est le bureaucrate trop pris par l’importance de son service, dont seulement la façade est « humanitaire ».

            Ce genre de personne n’apprécie par les mots à double sens, l’humour des autres ; il considère qu’il est le seul qui ait droit aux jeux de mots et à l’ironie. Il y a toujours un arrière-plan de méchanceté décelable dans ses répliques : « Vous l’avez perdu, aussi [le nom] ? Ce n’est plus une tête que vous avez c’est une passoire. Je pourrais vous dire que j’apprécie la plaisanterie, mais en fait non. Pas mon genre. La plaisanterie, c’est le désordre. Et un agent des forces de l’ordre n’aime pas le désordre. »[6] La psychologie soutient que les gens qui sont obsédés par l’ordre, cachent dans leur for intérieur des états d’anxiété qui peuvent être calmés seulement par le bannissement de tout élément nouveau ou différent de la routine. Les règles de l’armée, de la justice sont des excuses valables pour un anxieux qui craint la vie et ne peut pas s’ouvrir vers les autres et compatir à leurs problèmes. La « règle » est en soi quelque chose de général, essayant de couvrir le plus grand nombre de situations ; elle se veut objective et élimine de sa proximité tout penchant personnel, subjectif. « L’homme de l’ordre » est un « dur », mais cette dureté cache le plus souvent ses faiblesses.

            Il est également un homme triste, qui méprise le rire des autres, par crainte peut-être qu’il ne soit pas « à la risée du monde » : « Regardez l’homme qui rit, finie la symétrie, visage déformé, air niais. Autant dire que je ne suis pas là pour rigoler. »[7] Ses arguments sont paradoxalement esthétiques, mais il y dissimule un substrat moral.

            Il craint également de ne pas se placer dans la catégorie stéréotype des policiers idiots, mais, malgré le fait qu’il est toujours sur le qui-vive avec les « clients », ses « inattentions » et son insensibilité le font entrer directement dans cette catégorie, renforçant encore une fois les clichés véhiculés par le monde sur les policiers. Peut-être, de par son métier et son expérience, il voit le monde en noir et n’a aucune confiance dans les valeurs positives de l’homme, qui est pour lui condamné avant d’analyser les preuves et les témoignages : « je commence à voir clair dans votre petit jeu. Une histoire de sans-papiers, hein, c’est ça ? On fait croire qu’on les a perdus, qu’on a reçu sur la tête une baignoire tombée du ciel, qu’au sortir du coma on ne sait plus comment on s’appelle, et hop on repart avec une identité toute neuve. »[8] Il a une imagination particulièrement romanesque : il invente des histoires à ses comptes qui n’ont rien à faire avec la situation donnée ; mais c’est une imagination maladive, poussée vers le mal, comme celle de l’écrivain de La belle au lézard dans son cadre doré, malheureux en amour et expulsant ses sentiments négatifs dans les histoires qu’il invente.

            Il s’insurge (en vain) contre les clichés attachés aux policiers, au moins en ce qui le concerne : « Mais on ne me le fait pas. Pas à un agent de forces de. Vous oubliez que sous le képi, ça travaille, les neurones. Un véritable ordinateur central. Déduction scientifique, esprit de synthèse, raisonnement, résout de tous les problèmes. Autant de qualités requises pour faire ce métier. »[9] C’est, en fin de comptes, le portrait de l’homme robot, déshumanisé et déshumanisant ceux avec lesquels il entre en contact.

            L’impasse est dépassée grâce à l’entrée en scène de l’inspecteur Ciboulot, dont le nom renvoyant aussi à la « tête » dont parlait le sergent, est vraiment mieux adapté et adaptable aux situations. Il remarque que « Cicéron » oublie « la poésie » et lui fait apprendre qu’autrefois en Chine (voilà un autre rapport avec la titre du recueil) un haut fonctionnaire devait passer une épreuve de poésie pour obtenir le poste. Le sergent parle de son expérience lors de son admission dans la police, « dé-poétisant » la réalité qu’il préfère telle quelle : « on m’a demandé de réciter par cour La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bouf, et franchement, inspecteur, pas besoin de La Fontaine pour découvrir qu’un type qui repasse la frontière avec une surcharge pondérale de trente kilos par rapport à l’aller a quelque chose à cacher. »[10] Le sergent refuse de croire à l’importance de la poésie dans la vie quotidienne et son mépris envers la littérature en général se voit aussi dans le dernier livre qu’il a lu quelques jours auparavant : Oui-Oui bat la campagne, un livre pour enfants, lu à sa fille.

            Pour la jeune fille la découverte de soi se réalise grâce aux connotations (aux sens secondaires des mots), aux  associations, aux allusions, aux homophonies, le texte roualdien montrant une virtuosité dans l’emploi des figures de style. Ainsi « Un pape est appelé à régner » devient « araignée », « Que je le disent avec des fleurs »[11] fait surgir de l’oubli le nom de la fille : Rose, et même redoublé Rose Rose. Pour expliquer le redoublement, l’inspecteur parle d’un ancien camarade d’école nommé Lucien Deufois et appelé ironiquement « Lucien Lucien », « Lucien bis », « Lucien au carré », dont la jeune fille devine d’être devenu professeur de mathématique.

            Ses efforts de mémoire ressemblent aux cauchemars où l’homme se sent paralysé, muet, mais l’inspecteur rétablit les liens entre ses  mots : Lucien Deufois est professeur au lycée Papillon (dérivé du « pape » dont il a été question plus tôt) où il avait été élève, ce qui fait dire à l’inspecteur que « son nom l’avait mis en demeure de redoubler son enfance. »[12] Selon l’avis du sergent le nom ne nous définit pas et ne constitue pas les marques du destin (professionnel) : « Est-ce que je me suis senti tenu de devenir avocat, ou professeur de latin, parce que je m’appelait Cicéron ? Je peux même vous dire que le latin et moi, ça fait deux. Pour ça, je ne suis pas le genre influençable. »[13] Pourtant l’inspecteur n’a pas la même opinion : « Vous êtes un homme juste, sergent, incorruptible, à l’esprit logique, quelque chose est passé de votre nom, et nous nous en réjouissons tous les jours dans ce commissariat. »[14]

            Comme pour confirmer et infirmer à la fois la caractérisation de l’inspecteur, le sergent craint que le souvenir du professeur de lycée ne soit pas fait suite à une agression sur la jeune fille (en fin de compte il s’inquiète parce qu’il devait alors changer de formulaire…).

            Les souvenirs sortent peu à peu de l’oubli. La jeune fille se rappelle qu’elle aime les mathématiques et qu’elle est moins douée pour les autres matières où elle gardait souvent le silence lorsqu’on lui posait des questions. Elle est une personne qui doit être « questionnée » de manière particulière pour la faire parler, c’est ce qui est évident dans le cas des deux gens de la police, avec des techniques différentes chacun.

            Pour être soi-même, il faut faire ce qu’on veut vraiment, soutient l’inspecteur : « Pas ce que les autres veulent pour nous, et dont ils finissent par nous convaincre qu’en l’état actuel, étant donné le marché, nos possibilités, la nécessité de gagner sa vie, c’est ce qu’il y aurait de mieux à faire. Non, de soi à soi, en s’efforçant de répondre le plus honnêtement à cette seule question : qu’est-ce qui me ferait vraiment plaisir ? Sans tenir compte de ce que les autres racontent. »[15] C’est une affirmation de sa propre personnalité, de son indépendance et liberté. On évite tout asservissement. Ce genre de questionnement dépasse déjà le cadre restreint de la police, et l’inspecteur devient une sorte d’initiateur-éducateur-formateur. Il pose la question la plus importante, la seule que l’homme puisse justifier, celle qui renvoie à la liberté humaine : « qu’est-ce qui me ferait vraiment plaisir ? » L’inspecteur semble tourner vers un hédonisme qui valorise l’être humain.  Si le sergent avait voulu être motard, mais ses vertiges ne le lui ont pas permis, l’inspecteur aurait voulu être un oiseau, et selon les remarques du premier il est devenu « poulet », renonçant de fait à sa capacité de voler, pratiquant seulement le deltaplane dans ses moments de loisir. Le rêve de Rose est de devenir chanteuse : « Je rêvais qu’à la fin d’un récital j’envoyais des baisers et qu’on me jetait des fleurs. Et je saluais toute seule dans ma chambre devant mes peluches. »[16]

            Peu à peu, Rose Rose, « la malnommée » comme l’appelle le critique Michel Lantelme[17], se souvient de son père, qui était comptable, mais n’aimait pas son métier, car il aurait voulu être professeur de mathématiques, mais il était empêché par des difficultés de parler. Son double nom, Rose Rose, a été l’une des conséquences de son bégaiement. Répéter les mots, les syllabes est aussi l’apanage d’un certain âge, très petit : la naissance est presque liée à l’apprentissage du vocabulaire : « Dodo, doudou, pipi, bobo. Les enfants aiment bien la répétition. Ils aiment bien qu’on leur lise les mêmes histoires. Et faire semblant de n’avoir pas entendu pour nous obliger à redire la même chose. »[18], dit l’inspecteur, malgré la mise en garde contre les problèmes d’oreille interne auxquels pense le sergent. Dans ce trio où le sergent représente la voix discordante, celle qui, de par son réalisme terre-à-terre, tient les deux idéalistes en échec.

            L’inspecteur tire deux conclusions à la fin de la pièce : la première va dans la même direction que Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry : être conscient qu’on est uniques, (se) respecter et (s’)aimer justement à cause de cette unicité au monde ; la deuxième conclusion est une suggestion de mettre ensemble les deux parties de nos cerveaux, les deux modes de vie, les deux « esthétiques » : « Nous avons deux cerveaux. L’un pour calculer, raisonner, l’autre pour chanter et rêver. Et on peut combiner, faire avec les deux. Tenez, la mesure, ça compte en musique. Vous avez tous les atouts dans votre main. »[19]

            L’inspecteur a donné sa leçon de vie, pleine de confiance et d’humanisme, car Rose Rose a retrouvé « Sa mémoire, […], sa voix, son envie. Parfois, ce n’est pas trop une vie pour se retrouver. Et Rose a tout son temps, maintenant. Un temps bien à elle. Elle saura quoi en faire, n’est-ce pas, demoiselle ? »[20] Elle a découverte, selon la mode proustienne, sa vocation de chanteuse, d’artiste. On a assisté, grâce à Jean Rouaud à une autre manière de « jouer » à la recherche du temps perdu.

 



[1] En psychologie gestaltiste (de la forme), complétion modale (tendance à terminer les éléments incomplets), s’oppose à la  complétion amodale (tendance de la perception humaine à poursuivre les lignes, les formes et les couleurs en partie masquées par un premier plan). Pour Gaetano Kanizsa : « la complétion amodale est un phénomène bien plus universel qui mérite beaucoup plus d’attention que celle qu’on lui a prêtée. Qu’il suffise de penser que dans la constitution du monde phénoménal, l’opération la plus primitive et universelle est la segmentation du champ visuel en figure et en fond. Or cette ségrégation figure-fond implique systématiquement une complétion (justement amodale) du fond qui existe, continue, passe derrière la figure [...] Donc le système optique comble toujours les lacunes, va toujours au-delà de l’information donnée, au moyen de l’interpolation perceptive. » in La grammaire du voir, traduit de l’italien par Antonin Chambolle, Paris, Diderot Editeur, 1997, pp. 59-60.

[2] Jean Rouaud, Rose Rose in La Fuite en Chine, Les Impressions Nouvelles, Bruxelles, 2006, p. 57.

[3] Ibid., p. 58.

[4] Ibid.

[5] Ibid., p. 58.

[6] Ibid., p. 60.

[7] Ibid.

[8] Ibid.

[9] Ibid.

[10] Ibid., p. 61.

[11] Ibid., p. 62.

[12] Ibid., p. 67.

[13] Ibid.

[14] Ibid.

[15] Ibid., p. 69. Ce genre de questions nous rappelle le titre et le contenu du livre paru en 2011 Comment gagner sa vie honnêtement où Jean Rouaud raconte ses expériences de jeunesse qui ont précédé l’affirmation de sa vocation d’écrivain.

[16] Ibid., p. 71.

[17] Michel Lantelme, Lire Jean Rouaud, Paris, Editions Armand Colin, 2009, p. 43.

[18] Jean Rouaud, Rose Rose in La Fuite en Chine, o. c., p. 74.

[19] Ibid., p. 75.

[20] Ibid.

 

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